La vie malgré tout

J’ai ton cœur dans le mien ; je vis les choses au mieux, tu es en dehors de tout.

C’est le premier jour, le premier rendez-vous.
C’est l’été.

Plus loin , ce sont nos Flandres, nos montagnes à nous, plus loin encore, c’est la mer, notre océan à nous.
Le vent du Nord s’amuse à courir encore oubliant que l’été a pris ses quartiers.

Cet été, nous ne sommes ni allés là, ni ailleurs, cet été là ; il me semble qu’il n’y a pas eu d’été.

il n’y a pas d’âge pour devenir malade, il n’y a pas de saisons non plus.

Nous sommes de l’autre côté de la ville, de l’autre côte de la vie, comme des passagers sur un quai ; moi je n’ai rien, je porte les valises.
Tu ne dis pas grand-chose, je remplis l’espace de paroles.

Je vois des gens promenant une poche comme on promène son chien, je suppose que c’est ça la chimio.
Des femmes, la tête nouée d’un turban, c’est bête, mais je pense, à cet instant à Ingres et ses odalisques.
Dans les couloirs, je vois des enfants ; mon esprit se vide comme happé par les lieux.

Il n’y pas de cancer heureux. Sauf des gens qui veulent revoir la mer.

Je fais le vœu que tu ne vois rien. Le personnel est attentionné, c’est déjà ça.
Au bout de ce dédale de couloirs, on saura ce que tu as vraiment. Quel stade ? Quel grade ? Chimio pas chimio ? J’ai l’impression de jouer notre vie sur le tapis d’un casino.
J’oublie ce que j’ai lu sur internet. J’emprisonne ta vie dans la mienne.

Tu as subi deux drames dans ta vie, l’absence et le vide. L’absence d’enfants et le vide, la maladie, ce cancer.
Il s’agit toujours d’un grand blanc dans lequel on s’abîme.
Il s’agit toujours du regard d’autrui, du regard sur toi-même ; du regard des autres sur la femme quadra sans enfants, du regard des autres sur la maladie.

La porte s’ouvre, une jeune femme nous reçoit. Ces mots sont précis, j’y cherche quelque atome de vie.
« C’est un cancer avec un bon pronostic de guérison », je souffle sur les braises de ses mots.

Dans le lit, il n’y a plus que nous deux.
Face à ce que tu nommes « ta double peine », mes paroles, en forme de thérapie.
Mes blagues en face de tes silences. Les mots que j’emploie sont décalés, souvent malhabile, j’accélère le temps maladroitement. Cela me rassure. Ce temps, au futur, ne te convient pas, tu me parles d’héritage, et de bêtises dans ce genre.
Je t’en veux presque de ne plus croire en la Vie.

Cela fait un an que tu as fini ta radiothérapie. La maladie n’a pas eu raison ni de toi, ni de nous.
Nous nous sommes mariés cet été.
Dernièrement, nous sommes retournés voir la mer.

Tout demeure fragile malgré tout.

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