Mieux vivre la maladie chronique
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« Témoigner procure du sens à sa propre existence et permet à d’autres d’en tirer avantage. »
Philippe Bataille, sociologue
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De nature, je suis hypocondriaque.
Le moindre symptôme et mon cerveau part au galop. Un rhume ? Certainement une maladie tropicale rare. Une douleur dans le dos ? Fin imminente annoncée avant le dessert. Bref, je panique avec application et régularité.
Alors le COVID… je ne vous raconte même pas.
Dès l’annonce de la pandémie, terrorisée, je me suis enfermée chez moi comme une héroïne de film catastrophe à petit budget. Pendant deux mois, pas une seule sortie. Tout était livré sur le palier. Aucun être vivant n’a franchi le seuil de mon appartement durant cette période.Parfois des amis passaient dans la rue pour nous apporter quelques vivres ou un objet quelconque. Nous leur parlions depuis le balcon comme des prisonniers politiques. Eux masqués, nous masqués aussi, malgré la distance respectable. On aurait dit une transaction clandestine entre deux réseaux ennemis.
Et quand le déconfinement officiel est arrivé, je n’ai pas pu remettre le nez dehors immédiatement. Paralysée de peur.
Toute ma vie, j’ai craint la maladie.Je n’ai jamais pris le moindre risque avec ma santé : ni alcool, ni cigarette, nourriture équilibrée, sommeil correct, examens réguliers… un modèle de brochure médicale.Dès qu’il a fallu surveiller quoi que ce soit, je me suis lancée dans les bilans, les analyses, les diagnostics. J’ai multiplié les rendez-vous médicaux avec toujours ce même immense soulagement lorsqu’on me disait :— Vos résultats sont parfaits… ceux d’une jeune fille.
Alors ce jour de novembre 2025, lorsque mon gynécologue m’a regardée droit dans les yeux après une IRM mammaire de routine et a prononcé les mots :— Vous avez un cancer du sein…
…j’ai eu l’impression qu’un immeuble entier me tombait dessus.
Le pire du pire.L’impensable.Pas moi.
J’étais à la fois anéantie et étrangement pleine d’énergie. Une sorte d’état de guerre intérieure.On allait tuer ce fichu crabe rapidement, et puis voilà. Pas question d’entrer dans ce tunnel noir dont les médias parlaient sans cesse. Je suis donc partie au combat la fleur au fusil, inconsciente et courageuse à la fois.Opération programmée dans les semaines suivantes, radiothérapie ensuite…Dans ma tête, le scénario était simple : on enlevait la tumeur, on brûlait les restes, rideau.
Je me trompais.Ou plutôt, je ne voulais pas savoir.
D’ailleurs, à chaque rendez-vous médical, je traitais le sujet par l’humour. Je plaisantais avec les médecins pendant que mon mari, lui, très sérieux, posait les vraies questions et enregistrait soigneusement les réponses.Moi, je ne voyais que la partie émergée de l’épreuve : le côté technique, immédiat, concret. Un mauvais moment à passer avant de reprendre le cours normal de ma vie. Je refusais d’aller plus loin.
J’ai donc subi la chirurgie sans peur particulière et presque sans douleur. Puis les séances de radiothérapie comme on suit un parcours obligatoire.Tous les jours à l’hôpital pour quinze à trente minutes… pas la mer à boire.
D’ailleurs l’oncologue avait dit :— Vous verrez, « ce n’est rien du tout ». Cinq minutes de votre temps. Le plus compliqué, c’est de trouver une place pour se garer !
Un humoriste, probablement.
Avant de comprendre.Avant de ressentir.Avant les effets secondaires furieux que cette radiothérapie allait provoquer sur mon corps, je l’avais cru. Ou peut-être simplement avais-je besoin de le croire.
Un mois après la fin du « ce n’est rien du tout », j’avais un sein brûlé, une fatigue écrasante et je commençais enfin à mesurer l’ampleur réelle de ce qui m’arrivait.
Pressée d’en finir, je me suis alors mise à étudier (il était temps) la signification de mon cancer, les traitements, les options thérapeutiques, les risques, les statistiques, l’avenir.
Et là, deuxième coup sur la tête.
Je n’en étais qu’au début.
Rien n’était gagné.Il faudrait des années de suivi médical. Des examens. L’attente des résultats. La peur constante de la récidive. Les effets secondaires qui s’installent. Les douleurs nouvelles créées parfois par ce qui est censé sauver.Des années avant d’entendre peut-être un jour le mot rémission.
Le cancer m’a appris qu’une vie peut basculer en une seconde.Un rendez-vous.Un appel téléphonique.Une phrase.
Après cela, plus rien n’est tout à fait solide.
Il m’a fallu réapprendre à vivre autrement, avec cette présence tapie dans l’ombre.L’insouciance — si toutefois j’avais été insouciante un jour — c’était terminé.
Mais cette maladie m’a aussi appris autre chose.
Elle m’a appris à m’accrocher aux petites choses avec une force nouvelle.Les câlins de ma famille.Le sourire d’un ami.Un message tendre.Un matin calme.Une journée sans douleur.Et surtout les personnes qui sont restées à mes côtés à travers tout cela.
Parce qu’au fond, quand tout vacille, ce sont elles qui vous ramènent doucement du côté de la vie.
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