Opération

…Dans une dizaine de jours je serai à la clinique, à nouveau. Hantise de ce qui m’attend. Pourtant que d’expériences dans ce domaine…

Alors que tant de personnes redoutent l’anesthésie avec la crainte de ne jamais se réveiller, moi, je l’affectionne ! Faut bien trouver un petit plaisir à tout moment pénible, n’est-ce pas ?

Se retrouver sur une table d’opération, une charlotte ridicule sur la tête, tremblant, se plaignant du froid, et sentir grâce à une infirmière délicate et attentionnée, un air chaud souffler contre son corps quel doux plaisir. Les bras en croix, attendre le regard bienveillant de Sieur Anesthésiste avec ses quelques mots réconfortant avant le grand voyage. La piqûre tant attendue, les toutes petites secondes où on se sent partir et hop! Plus rien. Le grand trou noir.

Le retour à la réalité est une autre paire de manche : réveils nauséeux, douloureux, la pompe à morphine coincée dans la main qui à chaque giclée diminue la douleur, certes, mais amène un mal de cœur épouvantable. Les infirmières essayant de réveiller le patient, haussant la voix pour se faire entendre, pas toujours tendres. Bref l’autre côté de la barrière que je déteste.

Cette fois-ci, le réveil  fera de moi une handicapée. Un morceau de moi en moins. Comment accepter ? Comment survivre ? À ça ? …

 

 

Je prépare ma petite valise. Trois fois rien. Surtout ne pas s’encombrer de soutien-gorge. J’essaie d’oublier toutes les photos que j’ai a vues sur internet. Toutes ces horreurs. Mais j’ai du mal. Elles m’obsèdent et se collent à mon cerveau. « merde ! Comment vais-je arriver à gérer tout ça ? »

 

Sur le lit de la clinique je suis entourée de mes deux enfants. J’aime chaque moment où nous sommes tous les trois. Ils se font beaucoup de souci pour moi, alors je parle, je ris, je plaisante. Que c’est difficile de faire semblant et en même temps comment pourrais-je faire autrement ? Ils ont déjà traversé tellement d’épreuves par ma faute. Il faudrait quand même que ça s’arrête. Mes enfants cherchent à détendre l’atmosphère. Les dialogues fusent. Mélanie commence :

–  Bon ! C’est décidé c’est ton dernier cancer ! Y’en a marre de ces séjours à la clinique à répétition ! On n’a pas que ça à faire ! Figure-toi qu’on a une vie, nous aussi ! Tu voulais qu’on te plaigne ? OK, c’est fait !  Maintenant basta ! On passe à autre chose !!

Adrien, dans le même sens en rajoute :

– Un cancer on veut bien, c’était nouveau, tu ne connaissais pas ! Deux cancers, alors là… y’a problème, tu commences légèrement à nous gonfler ! Et on te prévient  y’en aura pas trois, parce que là vraiment ça serait de l’abus !

 

Dérision merci, tu permets de vider les soupapes. Tu permets d’apprivoiser la maladie avec humour, c’est important.  Ça sauve la vie ! En quelque sorte…

 

Le matin de l’opération arrive « enfin » après une nuit interminable à ressasser toutes les idées noires qui se bousculent et qui font mal.

Une ambulance me transporte au service de médecine nucléaire de l’hôpital pour le repérage du ganglion sentinelle. Longue attente.

Enfin, on vient me chercher. Je pénètre dans la salle d’examen. Il y fait très froid. Je comprends depuis le temps que tous ces foutus appareils ont besoin de  » fraîcheur « . Mais comme c’est désagréable d’avoir toujours froid !

Une infirmière me demande doucement d’enlever « le haut ». Surprise en constatant que nous ne sommes pas seules dans la pièce. Un homme en costume-cravate est présent, près de l’énorme machine.

– « Mince ! Mais qu’est-ce qu’il fait là, celui-là ? Je ne vais quand même pas  me mettre toute nue devant cet étranger ! »

Pourtant dénuée de pudibonderie excessive, je suis vraiment très gênée. Me retrouver torse nu devant un individu sans blouse blanche me perturbe quelque peu. L’infirmière, devant sentir ma confusion, me dit tout de suite que je ne dois pas faire attention – « Ne vous inquiétez surtout pas, Monsieur… est le technico-commercial de notre  nouvelle machine. Il est là pour les dernières mises au point… »

Bon, ça ne me rassure pas tout ça. Un étranger, un nouvel appareil pas encore au point et un repérage à faire ! Pourquoi rien n’est jamais simple dans ce foutu monde ?

Malgré tout, je m’exécute, frigorifiée à tel point que l’infirmière allume un petit radiateur d’appoint. Je m’allonge sur la table d’examen, lançant des coups d’œil réguliers à ce brave garçon qui, j’espère, ne va pas rater ses réglages.

Enfin le médecin arrive, une jeune et jolie femme. Elle commence à « palper » mon sein (gauche) en m’expliquant ce qu’elle va faire exactement. Tout en parlant, elle tâte, soupèse  et examine toujours mon sein. Le sein gauche !

J’essaie d’écouter avec attention toutes ces explications mais mon cerveau, trop perturbé par la grossière erreur qui est en train de se produire, a du mal à les enregistrer. « Mais putain, elle se trompe de sein ! ». Et d’un coup, je lance d’une petite voix engourdie par la peur et l’effet des médicaments que j’ai pris en quittant la clinique : « Mon sein gauche va bien. Vous le savez n’est-ce pas ? »

Silence pesant dans cette petite salle. Je les regarde tous, les uns après les autres.  » Mais c’est

dingue cette histoire ! Elle se trompe ! Elle est en train de se tromper !  »

Le médecin me regarde et clairement me répond qu’elle a lu mon dossier un peu trop vite.   » Même pas gênée ! » Ouf ! Heureusement que j’étais suffisamment consciente pour suivre cette affaire… mon affaire de très près !

Bon, l’examen peut commencer : tout le monde en place, le costume-cravate, me tournant le dos, agit en symbiose avec le médecin et l’infirmière. Examen long et douloureux certes, mais bien moins violent que le mammotome.

Voilà une bonne chose de faite. Avant mon retour à la clinique et l’opération, je dois attendre les résultats. Ils viennent relativement vite et m’apprennent que je n’ai pas un, mais deux ganglions sentinelles. Elle en a de la chance, la petite Marie !

Donc deux ganglions qui reçoivent le drainage lymphatique de ce foyer de micro calcifications. En clair, deux ganglions qui peuvent être touchés par le cancer. Il sera donc important de les enlever en même temps que le sein lui même pour les analyser et évaluer l’extension de ce cancer…du sein droit !

 

De retour à la clinique je suis épuisée. Je jette encore un œil sur ce petit sein violacé et meurtri. Des larmes coulent. Je n’en peux plus d’attendre et je souhaite descendre en salle d’opération rapidement.

Mais il y a du retard, beaucoup de retard. Plus de quatre heures de retard !

Je descends enfin, la fameuse charlotte ridicule sur la tête. J’attends encore une bonne demi-heure dans le couloir du sous-sol. La salle vient de se libérer, il faut la préparer pour ma mastectomie. Je retrouve mon chirurgien, qui me demande mon nom, mon âge… je souris péniblement, je claque des dents, (de froid) j’en ai marre et voudrais tant que tout soit terminé !

Enfin ! On me déplace sur la table d’opération, vite fait – bien fait. J’ai l’impression que toute l’équipe se presse et fait les choses vitesse grand V. Je me rends compte que j’en ai assez d’attendre mais que tous ceux qui participent à cette opération sont dans le même état. Ils veulent tous rentrer chez eux et finir cette journée interminable.

Le chirurgien, heureusement, a un regard pour moi plein de douceur et quelques mots pour m’encourager. L’anesthésiste entre en scène, c’est une femme, ni aimable, ni souriante. Moi qui me trouve tout de même dans une situation fort désagréable je me dis qu’elle pourrait faire un effort, même si elle n’en peut plus, même si sa seule envie est de retrouver son mari, ses mômes ou son amant !…

…Bon, je commence à sentir que le SEUL moment que j’aime dans ces putains d’opérations, va me passer sous le nez et que je ne vais même pas en profiter ! Effectivement, l’infirmière anesthésiste me tire le bras, le met en croix, m’enfonce le cathéter sans aucune douceur, pendant que Madame l’anesthésiste continue sa conversation avec le chirurgien sur les urgences de cette après-midi qui ont chamboulé son emploi du temps, puis sans me regarder me dit « On y va ! » et hop ! Le produit et …plus rien.

Cette fois-ci, j’aurai beaucoup de mal à me réveiller et je me ferai houspiller pour garder les yeux ouverts. De retour dans ma chambre, j’ai des nausées épouvantables mais je ne souffre pas plus que ça. Les calmants font effet et la douleur devient tout à fait supportable.

La nuit sera entrecoupée des visites régulières du personnel de nuit. Petite tension, besoin d’oxygène, perfusion à changer. Jamais je ne me plaindrai. Ni la nuit, ni le jour.

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