Témoignage d’un corps qui se retire du monde

Le passé en bouche

Il y a des souvenirs qui ne passent pas. Ils persistent, parfois dissimulés derrière une sensation qui nous revient par surprise, une odeur fugace, un goût oublié qui surgit, et nous ramène loin. Très loin.

A l’enfance, peut-être. A la vie dans son ensemble, plus sûrement.
Une cuisine chaude. Le beurre fondu dans la poêle. Le plateau de fromages qui attend. L’odeur du pain chaud, du chocolat fondu, du café fraîchement moulu. Des gestes appris sans y penser, répétés sans le savoir. Ce sont mes madeleines, comme on dit. Mais ce ne sont pas de simples souvenirs : ce sont des ancrages. Des moments où je me sentais vivant sans le formuler. Sans doute parce que tout passait par le corps, par les sens. Ce corps jeune, intact, impatient, qui ne demandait qu’à avaler le monde.

J’ai toujours adoré bien manger. Les plaisirs de la table m’auront accompagné pendant 60 ans.
La nourriture a toujours été d’une grande importance. La qualité du produit, la manière de les assembler, de les servir, sont des choses que j’ai toujours recherchées. C’est pour ça que je me suis mis à cuisiner jeune. Mais j’étais aussi un homme des goûts simples et des plaisirs francs. J’aimais l’odeur de l’herbe coupée, du plat de baeckeoffe qu’on ouvre, du linge chaud au sortir du séchoir.

Ces choses, je ne pensais jamais les perdre.
Pourquoi aurait-on besoin de les retenir ? Elles semblaient immuables, intégrées à la vie comme le jour et la nuit.
On ne conserve pas ce qui semble éternel.
On ne note pas ce qu’on pense garder toujours.

Et pourtant. À mesure que mon corps change, ce passé devient plus brumeux. L’odeur du pain chaud me revient parfois — mais ce n’est plus vraiment elle. Juste une idée de ce qu’elle fut. Une trace mentale. Une vapeur.

Un présent qui s’efface

Aujourd’hui, je vis avec un corps en retrait. Ce n’est pas seulement la maladie qui s’installe. Ce sont mes sens qui s’éloignent, un à un, comme si on me retirait progressivement de la réalité.
Comme si vivre devenait regarder un film derrière une vitre sale.

Le goût est le plus cruel. Ce n’est pas qu’il disparaît d’un coup. Il se décompose.
Le salé, le sucré, puis les saveurs subtiles. Il reste peut-être l’amer, l’acide — mais même eux sont flous, indistincts.
Je mange, et je sens que je mange — mais je ne goûte plus.
Je reconnais ce que je perds, mais je ne parviens pas à le reconstituer.
La mémoire ne suffit pas à recréer une saveur. Le corps est l’unique canal.
Quand il cesse de transmettre, tout s’arrête.

Je cuisine toujours. Par automatisme. Je me souviens comment faire, je connais les gestes, je dose, j’assaisonne. Mais ce que je prépare ne me parle plus. Je donne naissance à des plats sans en percevoir l’âme. Il n’y a plus de dialogue entre la main et la bouche. Plus de confirmation sensorielle.
Seulement l’image.
Et elle ne suffit pas.

Et puis il y a la mastication.
J’ai perdu mes molaires. Cela change tout.
Ce n’est pas juste une gêne. C’est une autre façon d’habiter la nourriture.
On croit que manger, c’est avaler. Mais non. C’est mâcher.
Sentir la résistance, le changement de texture, la chaleur qui se diffuse.
Tout cela m’est devenu étranger.
Je mâche avec mes incisives. Je sélectionne mes aliments. Je contourne les morceaux trop durs. Je négocie avec ce que je peux encore accueillir.
La bouche n’est plus un lieu de plaisir.
Elle est un champ de manœuvre.
Un champ de ruines.

Le toucher aussi change. Le corps se crispe. Les doigts deviennent moins sûrs.
La peau ne réagit plus comme avant. Ce qui était chaud devient tiède. Ce qui était doux devient neutre.
Tout perd de sa précision.
De sa netteté.
On ne sait plus si c’est le monde qui s’éloigne, ou nous.

À ce stade, les repas sont devenus des corvées.
Des moments où je mens un peu à ceux qui m’entourent.
Oui, c’est bon. Merci.
Je fais bonne figure.
Mais à l’intérieur, je calcule chaque bouchée, j’anticipe chaque mal, chaque inconfort.
Le plaisir a déserté la table.
Il ne reste que l’obligation.

Futur incertain, bouche fermée

Je me demande souvent ce qu’il reste quand on ne ressent plus.
Quand les sens s’érodent les uns après les autres.
Quand le monde se retire.

Manger n’est plus une envie.
Boire n’est plus une soif.
Ce sont des actes de survie. Des gestes faits parce qu’il faut tenir. Un peu. Encore.
Mais pour quoi ?
Pour qui ?

Je m’accroche à l’idée de retrouver ce que j’ai perdu. Ce n’est peut-être qu’un creux passager. Ce n’est qu’une pause. Il y a un retour possible mais pas de date prévue et c’est angoissant.
Mon corps ne fait pas semblant. Il se ferme lentement.
Il devient territoire en retrait.
Et avec lui, mon rapport au monde.

La nourriture était un lien.
Elle est aujourd’hui un effort.

Les souvenirs n’aident plus. Ils me hantent.
Ils rappellent ce que j’ai eu. Ce que je ne retrouverai pas.
La vie devient abstraction.
Même les émotions perdent en intensité quand les sens s’étiolent.

Comment pleurer un goût perdu ?
Comment exprimer une absence de sel ?
À qui dire que tout devient gris, même les plats colorés ?

Je n’écris pas ce texte pour me plaindre.
Je témoigne.
Je dis ce que c’est que de vivre cette lente disparition sensorielle.
Ce que c’est que de ne plus appartenir au monde du goût.
Ce que c’est que d’habiter un corps dont les portes se ferment, une à une.

Il y a eu la parole disparaissant début avril.
Et maintenant, la sensation que le reste du corps s’échappe également.
Qu’il s’atrophie sans que je sache jusqu’où cela ira.
Cette incertitude ronge et voile le présent comme l’avenir.

Je ne cherche ni consolation, ni solution.
Je constate.
Je regarde.
J’essaie de mettre des mots là où les sensations m’abandonnent.

Alors, que reste-t-il ? Que reste-t-il de la nourriture quand elle ne nourrit plus ni le cœur, ni l’esprit ? Quand manger n’est plus plaisir mais devoir ? Quand le repas devient un passage obligé, une simple nécessité dénuée d’émotion ?

Je tente d’éveiller en moi l’instinct de survie. Boire, avaler, continuer. Non pas pour le plaisir, mais pour rester debout, pour durer un peu. Ce n’est pas la faim qui me guide, c’est la volonté de ne pas céder. Il me faut réapprendre à habiter un corps qui ne me reconnaît plus. Apprendre à respecter ses besoins, même s’il ne sait plus ce qu’il aimait. Je dois vivre dans un corps mort…

Et peut-être, au fond, écrire est la dernière chose qui me relie à tout cela.
Écrire, c’est encore sentir quelque chose.
Même si ce n’est plus sur la langue.
Même si ce n’est plus dans le ventre.

C’est là, sur le papier, que je peux encore dire :
J’ai goûté. J’ai senti. J’ai mâché. J’ai aimé.

Et maintenant…
je me tais.